Propreté et Pureté

 

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Beaucoup de gens qui voudraient se rendre en Inde et visiter cet immense pays hésitent pour deux raisons principales :

 L'immense et choquante misère de millions de personnes
 La saleté.

Il est vrai que pratiquement toutes les villes donnent une impression de catastrophe environnementale. Les bâtiments sont construits n'importe comment (pas les grands immeubles modernes, quand même !!), les rues, souvent défoncées, sont poussiéreuses en été, boueuses dès qu'il pleut; les immondices s'accumulent partout, etc... On a l'impression que les Indiens sont totalement indifférents à leur cadre de vie. Bien entendu, les quartiers des classes aisées laissent une meilleure impression, encore que des signes de dégradation y soient souvent perceptibles. On ne peut pas dire que les Services municipaux soient inexistants. Même dans des quartiers populaires, comme le bazar de Paharganj à Delhi, bien connu des touristes, où la densité de population est extrême, les déchets de toutes sortes sont ramassés chaque matin dans la rue, mais ils se renouvellent aussi vite dans la journée. Là se trouve, me semble-t-il, l'explication de cet environnement effroyablement répugnant.

La plupart des Indiens jettent n'importe quoi n'importe où en sorte que les déchets, dégradables ou non (surtout les sacs de plastique) se retrouvent dans la rue, entre les immeubles, sur les sites touristiques les plus beaux et même sur les berges et dans l'eau du fleuve le plus sacré de l'Inde, le Gange.

Il est vrai que là où des poubelles ont été installées, elles sont utilisées par certaines personnes mais l'effort est minime par rapport à ce qu'il faudrait faire. La conscience des citoyens et usagers quant à leur propre responsabilité paraît encore bien faible. Les slogans des pancartes, genre "Clean Delhi", appelant les gens à plus de soin, n'ont pas l'air d'avoir de portée. On aurait tendance à penser que, pour ce qui concerne la sphère publique, les gens se disent :"Ce n'est pas moi, c'est l'Etat le responsable". En effet, dans la sphère privée, les Indiens sont attachés à la propreté. Leurs vêtements, même usés, sont régulièrement lavés. Quant à la propreté corporelle, elle est compulsionnelle, presque rituelle. Il n'y a guère que des Intouchables faisant profession de mendicité pour être d'une saleté repoussante. La propreté du corps fait d'ailleurs partie, depuis les temps anciens, des prescriptions élémentaires du Yoga. Propreté du corps et propreté de l'esprit vont de pair suivant ces enseignements :"Mens sana in corpore sano" (un esprit sain dans un corps sain, en latin) , disaient nos ancêtres. C'est un précepte universel. Il est vécu en Inde avec acuité car, derrière la propreté corporelle (qui protège d'ailleurs, dans une large mesure, des épidémies et diverses maladies que l'environnement pollué véhicule) rituellement accomplie, se profile la notion de pureté spirituelle.

Un comportement impur est un comportement qui n'est pas en accord avec les prescriptions de vie de la catégorie sociale à laquelle on appartient, autrement dit de la caste. Ce qui est suffisamment pur pour l'un ne le sera pas pour un autre. On relira avec profit le texte sur les castes pour tenter de saisir le système de valeurs qui régit l'univers mental des Indiens.

La dissociation entre la notion de pureté et la notion de propreté peut conduire à d'étranges observations. Chacun sait que le Gange à Bénarès est un cloaque dont l'eau contient des germes bactériens dangereux en nombre hallucinant. L'habitude de déféquer sur les berges du fleuve, d'y immerger les cadavres d'indigents ou de malades, ou encore de cadavres mal incinérés, sans parler des effluents industriels et des déversements d'égouts, contribuent à cette situation choquante. Un vaste projet de réhabilitation des eaux du fleuve est à l'étude depuis de nombreuses années mais rien ne se fait de concret, encore moins de durable, et l'on est en droit de penser que les fonds servent davantage à alimenter la bureaucratie et la corruption qu'à construire des usines d'épuration ou simplement des toilettes en nombre suffisant. Et pourtant, s'il est un symbole de pureté, c'est bien le Gange. Tout Hindou pieux vous dira, contre tout bon sens, que l'eau du Gange est pure car, pour lui, pure ne veut pas dire propre. L'eau du Gange est pure, elle nettoie l'âme de toutes ses fautes. S'immerger rituellement dans le fleuve, et d'innombrables personnes le font, est un acte quotidien pour celui qui a la chance d'habiter non loin de ses rives. Quant aux pèlerins, qui viennent de loin, ils rapportent tous au village un bidon ou deux de cette eau sacrée qui sera utilisée pour les puja (rituels) ultérieures. Ce serait donc un contre-sens total que d'ironiser sur la naïveté des Hindous qui n'hésitent pas à boire une eau polluée tout en la considérant comme parfaitement pure.

Les cérémonies d'offrandes permanentes à Ganga, la Déesse fluviale vénérée comme Mère, les cérémonies de l'ârti (offrande du feu) accomplies par des prêtres spécialisés, maintiennent la communication entre les humains et les Entités Divines. Ganga, Mère Divine, qui, en fertilisant la terre, apporte la vie, ne saurait donc être affectée d'impureté. La propreté de l'eau est un autre sujet... puisque Ganga la sublime et la purifie.

 

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